Comme une évidence

Publié le par Christiane Lesage

Comme une évidence

 

Le temps semble suspendu et nos regards soudés. Le bus démarre et de la vitre arrière,  je fixe sa silhouette campée sur son deux-roues, toujours immobile. Le véhicule s’éloigne et je finis par me retourner puis m’asseoir.  La copine de lycée qui m’accompagne me dit sans détour : « Et bin voilà ! C’est reparti ! Vous êtes faits pour être ensemble, c’est évident comme le nez au milieu de la figure. »  Avec un sourire à peine dissimulé, je soupire. Avais-je besoin d’être convaincue ?

Nous avions pris de la distance, sur mon initiative,  je dois l’avouer. On ne pouvait se voir qu’une demi-heure toutes les deux semaines. Les restrictions parentales ne me laissaient aucune liberté et je me suis résignée à éloigner celui qui emplissait mon cœur pour lui permettre de vivre sa vie. Tant que nous étions au collège, on se voyait tous les jours mais mon arrivée au lycée, sans lui, a chamboulé notre quotidien. Il faut dire qu’à l’époque, nous n’avions pas de téléphone portable, même pas de téléphone tout court.

Il aimerait qu’on aille au cinéma mais comment convaincre mes parents ?

Demander à une copine de me servir d’alibi me semble la seule solution. Mentir à mes parents  est une sacrée aventure qui me révulse et m’angoisse mais je n’ai pas le choix. C’est trop important. Il faut absolument que l’on se revoit.

Mon amie d’enfance accepte de jouer le jeu, bon gré mal gré, et je comprends rapidement que ce ne sera pas une habitude à prendre. Peu importe, une journée à la fois.

Branchée sur mille volts, j’essaie de cacher mon excitation tout en préparant ma petite sortie prévue ce dimanche après-midi. Je coiffe mes cheveux  avec soin, le maquillage on oublie, je n’en ai pas. Pratiquement toutes mes copines se maquillent un peu ou même beaucoup, mais je n’en ai pas l’autorisation. Cela me manque un peu mais je n’en fais pas un drame. Mes parents n’ont pas trop bonne opinion des filles maquillées. Ils disent que cela fait mauvais genre.

Mon cœur bat à se rompre quand on se retrouve avec la fébrilité des premiers jours alors que nous nous connaissons depuis plusieurs années. Il me sourit plutôt timidement mais son regard clair en dit long sur son plaisir de ces retrouvailles. Le bus nous emmène vers la ville voisine pour notre séance ciné. Assis côte à côte, on n’ose pas se toucher, ni se regarder. Un échange de quelques banalités vient voiler avec pudeur le trouble qui  ne nous a pas quittés.

De l’arrêt du bus, on presse le pas pour ne pas manquer le début de la projection. Heureusement, il n’y a pas trop de monde dans la file d’attente et peu de temps après, on peut s’installer où ça nous chante, il y a l’embarras du choix. Nous restons silencieux, un peu embarrassés et gauches en attendant que les lumières diminuent puis s’éteignent pour laisser place aux images qui viennent crever la toile, accompagnées d’une musique beaucoup trop forte à mon goût.

J’adore les lancements de films et les publicités en première partie. Pourtant, aujourd’hui, je ne parviens pas à me concentrer tant mon esprit est ailleurs. Je guette discrètement le moindre de ses mouvements, m’arrêtant parfois même de respirer. N’y tenant plus, je me décide à me tourner vers lui pour tenter de démarrer une conversation malgré le fond sonore puissant. Ignorant les bras des fauteuils qui nous séparent, je m’approche de son visage et là,  mes lèvres rencontrent les siennes venues à ma rencontre. Un espace-temps nous emporte où plus rien d’autre n’existe que nous. Émue aux larmes, je pose ma tête dans le creux de son cou, reprenant lentement ma respiration. Et tout me revient, l’odeur de sa peau, la chaleur de son souffle dans mes cheveux, la douceur de son baiser. Tout m’est familier. Rien n’a changé, de toute évidence.

Publié dans Une histoire

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